Guinée : la Banque centrale, MSS et l’affaire des 21 millions d’euros ! (Enquête exclusive de Saliou Samb)

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Que s’est-il passé exactement dans l’affaire dite des 21 millions d’euros de la Banque centrale de la République de Guinée ? Au-delà des émotions et des prises de positions parfois loufoques, nous avons mené notre propre enquête.

Saliou Samb, journaliste

Que serait un Etat sans ses propres secrets ? Une coquille vide, fragile et surtout exposée à toutes sortes d’attaques sournoises et de manipulations. Dans l’affaire qui met actuellement la BCRG sur la sellette, les acteurs exposés en pleine lumière ne sont pas les seuls protagonistes. Il y a d’abord, la Banque centrale et ses responsables, pointés du doigt à tort ou à travers, mais qui semblent mesurer la délicatesse d’un dossier où on marche sur des œufs. Il y a aussi, la compagnie Managed security service SARL (MSS) et son Directeur Général, Yacoub Abdallahi Sidya, aujourd’hui en froid avec son ancien bras droit, Antoumani Sy. Il y a ensuite un groupe d’ambitieux ou de frustrés (c’est selon) qui cherchent à se positionner dans un système dont ils veulent s’accaparer. A quelles fins ? Mystère et boule de gomme. Il y a surtout, dans l’ombre des bureaux climatisés, de hauts responsables et leurs sous-fifres, travaillant en coulisses pour servir une version ubuesque du déroulement des opérations bancaires, alors qu’ils sont parfaitement au courant de la situation. En fait, ceux là n’ont jamais gobé le fait d’avoir raté leur « coup d’intox » quand ils se sont rendus à la présidence avec leur rapport anonyme intitulé, tenez-vous bien, « Le service ». Evidemment, leurs identités peuvent être facilement connues, tant, tout au long de leurs manœuvres douteuses, ils ont laissé des indices qui les confondent. Pour la petite histoire, l’un d’entre eux, après avoir défendu bec et ongles le dossier de MSS, est devenu par sa loyauté « débordante » le pourfendeur d’un des promoteurs de cette entreprise. C’est tout simplement dommage, tant on a eu le sentiment durant nos investigations d’une perte de temps et d’énergie. Mais on aura tout vu.

Le système qui est à la base de tout le « scandale » est pourtant fondé sur un circuit classique. Après avoir recueilli les dépôts en devises étrangères de leurs clients, les banques primaires les confient à la BCRG qui, à son tour, les consignent dans ses caveaux. En Guinée, ces dépôts sont surtout en dollars USD et en euros. A ce stade, une opération délicate est nécessaire pour valider ces dépôts : leur convoiement à l’extérieur où ils doivent être placés dans les comptes principaux de la BCRG, avec l’objectif fondamental de couvrir les opérations de commerce extérieur. Les fonds ainsi positionnés, la BCRG se chargera de les transférer via ses comptes principaux à chaque banque mère (par exemple BNP Paribas pour la BICIGUI, Société Générale pour la SGBG, etc) en fonction des montants équivalents aux dépôts. En d’autres termes, et contrairement à une idée savamment véhiculée à dessein, sans cette dernière opération, les devises étrangères recueillies en Guinée par les banques primaires n’ont pas de valeur.

La machine était parfaitement huilée avec le Crédit Suisse lorsqu’en 2013, sans explication, le partenaire historique de la BCRG informe les autorités guinéennes de l’arrêt des opérations au plus tard au 31 décembre. Prise au dépourvu, la BCRG va obtenir un moratoire jusqu’au 31 mars 2014, date effective de la fin des opérations avec le Crédit Suisse.

Le contrat avec la banque suisse rompu, il était question de trouver le moyen de convoyer les fonds en toute sécurité vers les comptes principaux de la BCRG. L’urgence se faisait de plus en plus pressante car le risque d’une rupture dans la couverture des activités commerciales était réel. Entretemps, CPor Devises, qui avait été « conseillé » par le Crédit Suisse va se rétracter après avoir entamé des démarches auprès de la BCRG, laissant l’institution bancaire sans solution.

Courant 2014, à la faveur d’une rencontre internationale en Afrique du Sud, deux responsables guinéens vont être approchés par la compagnie MSS qui leur propose ses services, moyennant le paiement par la BCRG d’une commission de 0,9% sur les montants convoyés. Pour les autorités guinéennes, l’occasion était d’autant plus belle que la commission exigée par MSS était inférieure à celle précédemment payée dans les opérations avec le Crédit Suisse. Le contrat fut signé dans ces conditions le 19 juin 2014. C’est plus tard, le 17 Août 2016, qu’un avenant va intervenir pour le proroger.

Revenons aux faits. Dans l’exécution du contrat avec MSS, entre 2015 et 2016, les premiers retards dans les encaissements en euros sont signalés par la BCRG à son partenaire qui donne des explications : le protocole des banques exige une traçabilité des montants déposés dans cette devise étrangère pour éviter tout risque de blanchiment. La situation est embarrassante pour MSS mais surtout difficile pour la BCRG pour les raisons expliquées plus haut. Le commentaire d’un cadre de l’auditeur externe de la BCRG, le cabinet international KPMG illustre bien la mélasse dans laquelle la Banque centrale se trouve : « heureusement que vous avez encore MSS pour convoyer ces fonds » !
Mais la pression des autorités guinéennes va permettre de régler temporairement le problème, tant bien qu’au début de l’année 2017, MSS avait un peu d’avance par rapport aux montants à convoyer (les montants déposés étaient supérieurs aux fonds remis par la BCRG). Malheureusement, au cours de la même année 2017, les montants dont les justificatifs sont exigés par les banques étrangères avant de créditer le compte de la BCRG grimpent et atteignent les 10 millions d’euros. C’est ce montant qui va augmenter au fil du temps jusqu’à atteindre environ 21 millions d’euros en juillet 2018 (un peu moins, selon MSS car au fur et à mesure que les justificatifs leur parviennent le montant diminue).

Ce contretemps provoque un véritable branle bas de combat, l’expertise d’une institution comme le Fonds monétaire international (FMI) a même été sollicitée durant les tractations, dans le but de parfaire le système mis en place dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent, dans un contexte où la taille du secteur informel est démesurée. Le problème est sérieux et même l’auditeur externe KPMG et d’autres experts ont été mis à contribution pour tenter de le régler (information confirmée également pas MSS). Selon nos sources, à ce jour, 100% des montants en dollars USD convoyés par MSS se trouvent dans les comptes principaux de la Banque centrale, contre 93% pour les montants en euros. Le remue ménage en cours aura surtout pour conséquence de rapatrier les 21 millions d’euros qui n’ont pas pu être positionnés dans comptes principaux de la BCRG. Une opération du reste inutile. A quoi servirait-il de remplir les caveaux de la Banque centrale de fonds qu’elle ne pourra pas transférer dans les comptes de ses partenaires installés en Guinée, les véritables propriétaires ?

MSS porte plainte contre la Lettre du Continent
A l’origine de cette affaire, on trouve la Lettre du Continent, une newsletter « spécialisée sur l’Afrique » bien connue des hommes d’affaires et des milieux politiques. Son édition du 05 septembre 2018 (LC N°783 sous le titre « Les circuits troubles des devises de la Banque centrale ») a été la principale source de la presse locale en Guinée.

Nous avons pris contact avec un haut responsable de MSS qui a révélé qu’une plainte est déjà en cours à Paris contre la lettre d’information d’Antoine Glazer, coupable à leurs yeux de diffusion de fausses informations préjudiciables à leur entreprise. Il est vrai que l’article de la Lettre du Continent contient des erreurs plus que factuelles. Les plus grossières sont que d’une part les euros ont été confondus à des dollars USD (La Lettre parle de 21 millions USD soit environ 17 millions d’euros) et d’autre part il y a cette annonce de « fuite » des responsables du MSS au moment précis où une réunion s’est bien tenue à Conakry, dans le bureau d’un très haut responsable du gouvernement, en présence de l’actuel gouverneur de la banque centrale, de deux ministres en fonction et du DG MSS qui a venu en Guinée pour assister à la rencontre d’urgence. Ne parlons pas des preuves qu’il faudra réunir pour établir un lien indiscutable entre les fonds confiés par la BCRG et l’exploitation de la fameuse « mine d’or » décrite par la Lettre…

Dans le même registre, il semble que les informateurs de la Lettre du Continent n’aient par été aussi bavards qu’ils devraient l’être. En effet, selon nos sources, ils ont omis de faire part à ses journalistes d’un épisode où un ex cadre de MSS, limogé par l’actuelle direction générale de la compagnie pour malversations financières, a fait une déposition signée où il reconnait des faits accablants. Le même ex cadre aurait bénéficié de l’intervention in extremis d’un des protagonistes de l’ombre dans cette affaire (devenu entretemps son « ami ») pour lui éviter une plainte de MSS.

« Nous faisons plus de 6 milliards de dollars USD d’opérations par an depuis plus de 12 ans. Nos opérations d’expédition d’or n’ont absolument rien à voir avec les fonds convoyés au compte de la BCRG », a déclaré un haut responsable de MSS durant notre enquête.

« Il y a des raffineries d’or à Dubaï qui achètent de l’or à Conakry (…) en Afrique de l’Ouest. Ce marché est animé par des acteurs britanniques et américains pour acheminer leur cargaison par fret. Nous convoyons l’or pour nos clients à partir de Conakry, Bamako, Niamey, jusqu’à Dubaï », a-t-il ajouté.

Toujours d’après cette source, les fonds en euros qui ne figurent pas encore dans les comptes principaux de la banque centrale se trouvent avec la Banque correspondante qui facilite les opérations de MSS.

« Quand on a commencé en 2014, nous avions un flot plus ou moins en dollars USD qu’en euros. Depuis plus ou moins 2 ans, la tendance s’est inversée et il y a plus d’euros que de dollars. C’est cela qui est à l’origine du problème », a-t-elle précisé.

La compagnie MSS qui indique avoir subi un « préjudice énorme » en terme d’image, a réaffirmé avoir bien renouvelé son assurance annuelle qui lui permet de couvrir ses activités.

Au finish, selon notre source, en raison de l’impact négatif des informations diffusées autour de cette affaire, MSS pourrait résilier son contrat après avoir ramené à la BCRG les fonds qui font tant jaser. Un autre problème en perspective…

Saliou SAMB

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