Fragmentation du commerce international : un nouveau découpage des relations entre États

Fragmentation du commerce mondial : comment les États redéfinissent leurs alliances!

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Le paysage économique global subit actuellement des transformations significatives, avec un regain d’importance de la géopolitique dans les relations commerciales internationales. Suite à une période où la réduction des coûts et l’efficacité économique prévalaient, des événements récents comme l’invasion de l’Ukraine et les tensions autour de Taïwan ont poussé les nations à revoir leur agencement de priorités.

Cette évolution est fréquemment décrite comme une fragmentation, où la sécurité de l’approvisionnement et les alliances politiques deviennent prépondérantes, remettant potentiellement en question les bénéfices de la mondialisation. Un rapport de la Direction générale du Trésor publié au début de novembre examine les implications de cette fragmentation.

Redéfinition géopolitique des échanges commerciaux

La tendance à la fragmentation se traduit par des changements significatifs dans les flux commerciaux. Les statistiques récentes révèlent une augmentation des échanges commerciaux entre les pays alliés, au détriment des échanges avec des groupes rivaux. Ce phénomène, parfois désigné sous le terme de friendshoring (délocalisation vers des pays amis), montre le désir des gouvernements de diriger le commerce vers des partenaires perçus comme plus fiables, en utilisant des incitations positives telles que des accords commerciaux spécifiques, ainsi que des sanctions ou des barrières douanières.

Évolution des échanges commerciaux

Examinons deux groupes: le G7+ (qui inclut les grandes économies occidentales) et les BRICS+ (regroupant des économies majeures du « Sud global »).

Pour chaque groupe, il est possible de suivre l’évolution des importations au sein des pays du groupe (intra-groupes) et des importations en provenance des pays du groupe rival (inter-groupes).

Entre 2010 et 2024, les importations des pays du G7+ en provenance d’autres pays du G7+ ont augmenté d’environ 60 %, tandis que celles en provenance des pays des BRICS+ ont diminué de 40 %. Cela indique que le commerce intra-groupe a explosé alors que celui avec le groupe opposé a chuté. Un phénomène similaire est observé pour le groupe des BRICS+.

Cette stratégie, bien qu’effective pour réduire les dépendances envers des pays considérés comme hostiles, affecte profondément la structure de l’économie mondiale. La division en blocs, opposant un « Ouest » élargi à un axe alternatif, rigidifie les échanges commerciaux. Les entreprises, qui cherchaient auparavant les fournisseurs les plus compétitifs, doivent maintenant prendre en compte le risque géopolitique comme un élément central de leur stratégie, ce qui mène à une allocation des ressources moins efficace que dans un contexte de libre-échange absolu.

Le coût de la fragmentation

La reconfiguration des échanges commerciaux engendre un coût macroéconomique important. Historiquement, la mondialisation a favorisé une baisse des prix des biens de consommation et une diversification des produits disponibles grâce à la spécialisation des pays et aux économies d’échelle. La fragmentation du marché mondial entraîne une perte d’efficacité. Les entreprises, contraintes de relocaliser leur production ou de changer de fournisseurs pour des raisons politiques, rencontrent des coûts de production accrus.

De plus, la fragmentation augmente indirectement les tensions politiques. Deux pays ou blocs économiquement intégrés ont beaucoup à perdre en entrant en crise politique ou en conflit. Le « doux commerce » agit comme un modérateur. Si le découplage entre les blocs persiste, les coûts économiques liés aux tensions entre blocs diminuent, menant à encore plus de découplages et de tensions.

Découplage ou réorganisation ?

Il est toutefois essentiel de tempérer la perception de ce découplage. Les relations entre la Chine et les États-Unis illustrent bien ce point. Bien que les importations directes américaines en provenance de Chine aient diminué statistiquement ces dernières années, la dépendance économique réelle demeure forte. On observe en effet une hausse des importations américaines depuis des pays tiers, tels que le Vietnam ou le Mexique, qui ont eux-mêmes intensifié leurs échanges avec la Chine.

Cela suggère plutôt une réorganisation des circuits commerciaux : les produits chinois continuent d’entrer sur le marché américain, mais après avoir été transités ou assemblés dans des pays « intermédiaires ». Cette persistance des liens indirects montre la complexité de défaire des décennies d’intégration économique et indique que la fragmentation, bien que réelle sur le plan politique, rencontre des obstacles liés à la complexité des chaînes de valeur industrielles.

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